La maison Touareg
Karsa Welet Ajghalass
Ma maison est ma nation qui est la maison du monde entier
Extraits de propos recueillis en 1995 par Hawad.
Publiés dans "Touaregs, voix solitaires sous l'horizon confisqué"
Pour moi, ma maison représente ma nation et la maison-nation touarègue est
la maison de tous. Quiconque rentre dans ma maison trouvera la paix et le bien.
Il aura mes biens et ses biens seront ma force.
Et la force de toute personne qui rentre dans ma maison et dans mon campement,
c'est qu'il devient mon frêre. Je ne fais aucune différence: Songhay, Haoussa,
Peul, Touareg, Arabe, Bambara et tout être humain qui entre dans ma maison je les accueille,
je les protège et je les soigne jusqu'au jour où ils me quittent.
Ce fait et cette hospitalité, même mes ennemis et ceux qui tuent mes frêres, s'ils rentrent
dans ma maison, les trouveront aujourd'hui.
Tout homme, pour nous les Touaregs, qui est entré dans nos récipients est devenu notre frêre
et trouvera parenté, fraternité et protection, car pour nous la guerre ne se fait pas dans
les maisons mais à l'extérieur dans la plaine.
L'intérieur des tentes et de notre vaisselle appartient à la fraternité et à l'humanité,
c'est ainsi la tradition chez nous les Touaregs.
Pour nous, la guerre et la haine se font en dehors de notre espace, et jamais sous les baggages,
lieu qui est pour nous celui de la fraternité, des humanités et non la place des vilenies et de la sauvagerie.
Cette coutume, cet idéal, j'en suis détentrice et je sais que nous les Touaregs nous les avons héritées de nos ancêtres.
Si demain le projet de reconstruction de notre nation voyait le jour,
c'est cet esprit que je voudrais que tous mes frêres de la nation touarègue perpétuent.
Car moi je considère l'identité culturelle d'un homme comme quelque chose de sacré.
Il n'est pas normal qu'elle s'effondre ou soit enterrée au nom d'une haine ou d'un quelconque mirage
moderne.
Nous pouvons jeter toutes nos traditions et toutes leurs valeurs sauf leur côté généreux,
je veux dire la dignité que l'on accorde même à l'ennemi ou l'hyène quand ils rentrent dans nos maisons.
Alors ils deviennent ceux que l'on doit préserver, ceux qui méritent le respect, la dignité, la paix,
l'hospitalité noble comme celle que tu t'octroies à toi même.
C'est ce pan qu'il ne convient pas d'enterrer demain, au nom d'aucune illusion
ni d'aucun paradis.
Ma maison-pays de ma nation [éhan akal-in n tumast-in] est le carrefour de toute l'humanité,
car tout être humain qui vient à moi m'amène un objectif et un point de vue que moi, maison-carrefour, je redistribue
et fusionne avec mon identité, et qui me sont bénéfiques.
Le caractère, la culture et le savoir des hôtes qui viennent dans ma maison,
je les accepte et je les saisis, et ils deviennent pour moi une lumière qui attise celle des Touaregs de ma nation.
Nous les Touaregs, dans nos stratégies et notre politique, même le fou a un rôle à jouer. S'il vient à toi,
fais le rentrer dans ta maison et retiens-le pour bâtir demain avec lui un autre univers.
Il y a beaucoup d'éléments dans la vie. Aucun ne ressemble à l'autre et chacun a son rôle et son intérêt.
C'est au nom de cette philosophie, de cet esprit, que ma tente, même ici à Ouagadougou, déplacée de son territoire
touareg et installée à l'étranger, je l'ai ouverte à longueur de jour et de nuit à tout le monde, à toutes les nations.
Et c'est ainsi que demain je désire ouvrir la nation touarègue,
je voudrais qu'elle soit comme ma tente ouverte à toutes les nations.
Il n'y a pas un être qui n'offre un avantage pour l'unité du monde.
Chaque être a quelque chose et chaque personne amène un pan qui sert à hisser le monde.
Aucun être ni aucun acte n'est dénué d'intérêt, chacun amène le bien ou le mal;
c'est ainsi qu'est bâti le monde. Oui, le mal n'est pas une fortune,
mais le monde ainsi marche et avance.
Notre théorie de la vie, si quelqu'un ou quelque chose nous fait du mal,
c'est de regarder à plus tard: on va lui faire du bien et s'il comprend il nous rendra le bien
qu'on lui a fait; ceci est bon. S'il nous fait du mal, nous comptons sur le bien qu'un autre nous fera demain.
Voilà notre philosophie, nous les femmes touarègues, mais hélas dans ce monde moderne, nous les femmes touarègues,
il ne nous reste aucune place. La maison-coeur du monde-femme touarègue n'a pas sa place en ce monde sans coeur large.
Nous n'avons pas de place mais la femme touarègue, malgré son absence de force et d'assise,
continue de résister et tente comme d'habitude de couver son humanité et sa philosophie.
Aujourd'hui les femmes touarègues qui pensent le monde comme moi sont nombreuses,
mais elles se cachent, se mettent en retrait et se taisent, bref elles sont blessées,
leur humanité est heurtée, frustrée et elles sont étouffées. La volontée de la femme touarègue
en ce crépuscule est tombée. Son regard et ses paysages sont atrophiés,
car elle est la porteuse du fardeau de sa nation, sa nation qu'on massacre et qu'on chasse,
toute une situation mauvaise avec des actes horribles que le peuple touareg traverse.
Et c'est nous, les femmes, qui portons le fardeau sur notre dos,
car c'est nous qui avons la mémoire et c'est nous qui connaissons l'opposition
entre les jours de notre enfance et les jours d'aujourd'hui.
Notre monde, pour nous les femmes qui avons eu une éducation touarègue, est renversé.
Les femmes touarègues de ma génération, aujourd'hui, n'ont pas de rôle
sauf à se recroqueviller sur les regrets car nous n'avons aucun présent.
Vieilles avant d'atteindre la vieillesse et plongées dans un passé
sans le cadre d'un présent ni la lumière d'un futur,
dans ce monde sens dessus dessous, nous ne pouvons regarder l'envers du miroir du monde,
à moins d'épouser la métamorphose. Mais comment épouser la métamorphose,
accepter la changement, quand on a vécu et que nous étions fiers de notre existence?
L'amertume a tué et tue les femmes touarègues, héritières des valeurs de leur nation.
Je n'ai aucun désir ni voeu ni remède pour mon amertume ni celle de mes soeurs
si ce n'est de voir demain ma nation renaître, une nation avec des piliers, des piliers forts
qui auront des rameaux pouvant abriter de leur ombrage tout lieu.
Cette nation ne renaîtra pas, sauf par l'entente et le partage du fardeau et de la raison,
la raison de toute une nation.
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